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Fil d'Ariane

Violence policière ?

Violence policière ?
09juin.23

Cet article a été écrit par Jean-Marc Berlière, professeur émérite d'histoire contemporaine et chercheur au Centre de recherche sociologique sur le droit et les institutions pénales (CESDIP). Il est issu du n°50 des Cahiers de la sécurité et de la justice consacré aux penseurs et acteurs de la sécurité.

Les affrontements auxquels ont donné lieu les débordements d’un certain nombre de « gilets jaunes » et les tactiques délibérément offensives de Black blocks mal identifiés ont généré une condamnation indignée de l’emploi, de l’attitude, des méthodes des forces de l’ordre – gendarmes, CRS, effectifs de la Sécurité publique – et des moyens employés par ces dernières – LBD, grenades de désencerclement – soumises de leur côté à des jets d’armes « par destination », voire de cocktails molotov qui ressortissent aux armes de guerre.

Sans s’appesantir sur le côté manichéen de ces critiques – pour être violents, il faut être deux – et sur le fait que la saturation d’Internet par des vidéos et photographies de violences policières est sans commune mesure avec celles présentant des émeutiers déchaînés, on a pu mesurer la complaisance des contempteurs de la violence d’État aux publications de listes de manifestants blessés, de témoignages accablants et toujours à charge, sans que les « belles âmes » semblent s’apercevoir ni s’émouvoir de la violence pourtant bien réelle de manifestants systématiquement présentés comme de paisibles et pures victimes innocentes.

Notons d’abord qu’il n’y a rien que de très traditionnel dans ce comportement : c’est même la règle du jeu – Internet en moins – depuis l’instauration de la démocratie et de la République. Manifestants et presse militante – d’extrême droite ou d’extrême gauche – des ligues antisémites, antidreyfusardes, de l’Action française, des « Camelots du Roy » aux groupes de combat communistes des années 1920-1930… dénoncent les « mobiles », les « flics fascistes » quand bien même, ou surtout, quand ils défendent en réalité la démocratie place de la Concorde en février 1934 ou face aux grèves insurrectionnelles de la guerre froide. À lire cette avalanche de « posts » et de « tweets », il y aurait une bonne et une mauvaise violence ; une violence excusable toute de bonhomie qui découle d’une colère légitime de gens excédés par les décisions politiques, l’action gouvernementale, le prix de l’essence, la procréation assistée ou l’immigration et celle, intolérable, de forces de l’ordre que l’on appelle ouvertement à « crever » ou dont on proclame en boucle sa détestation.

Cette répétition désormais séculaire des mêmes faits, des mêmes propos, des mêmes soupçons (celui récurrent des provocations policières ou politiques), des mêmes indignations a au moins le mérite de permettre quelques rappels historiques et de ramener les choses à leur essence même : le problème de l’ordre dans la rue, le traitement des débordements populaires par un régime républicain historiquement né des barricades et qui prétend/affirme gouverner au nom du peuple par le biais des élections et du principe de la démocratie représentative mis ouvertement en cause par une partie des manifestants.

Comment la république et les républicains, depuis leur accession durable aux affaires, ont-ils tenté de concilier ordre et libertés ?

Quelles furent les étapes de la construction d’un maintien républicain de l’ordre aujourd’hui si violemment critiqué ?

C’est ce que nous nous proposons de rappeler en insistant sur le rôle paradoxal d’un Clemenceau dont la figure est souvent évoquée alors que le passage au ministère de l’Intérieur de ce critique intransigeant des violences et débordements policiers est marqué par le bilan le plus meurtrier de l’histoire du maintien de l’ordre avant les affrontements des années 1930 ?

République et ordre public

En dépit d’indéniables avancées dans le domaine des libertés, la IIIe République ne fut pas cet « âge d’or » qu’on s’est longtemps complu à voir en elle. Comme l’écrivait, en 1976, Jean-Pierre Machelon dans une thèse – La République contre les libertés ? – qui n’a rien perdu de son actualité : « L’état des libertés publiques […] résulte toujours d’un compromis entre les exigences du maintien de l’ordre et la force des principes libéraux […] Le pouvoir doit se défendre et il est normalement porté à défendre ses idéaux1 ».

Ce problème n’a certes pas échappé aux contemporains, d’autant moins que la liberté de la presse, les règles du jeu parlementaire, la vigueur et la détermination des opposants hostiles à la république se chargeaient de le leur rappeler de façon permanente et souvent passionnelle. Le sujet donna donc lieu à de vigoureux échanges, à de violentes attaques, dans lesquels les méthodes et les actes des gouvernants du jour se virent confrontés à leurs professions de foi de la veille. Des opportunistes aux radicaux, de Gambetta et Ferry à Clemenceau et Briand, peu nombreux furent ceux qui échappèrent aux sarcasmes, aux reproches d’apostasie et n’eurent pas à faire amende honorable sur l’autel du pouvoir de leur idéalisme (irréalisme ?) d’antan.

Les justifications théoriques, l’arsenal réglementaire et législatif invoqués à chaque intervention des pouvoirs publics résidaient dans les lacunes des libertés publiques. Deux domaines sont alors particulièrement sensibles.

La grève dont la licéité a été reconnue par une loi du Second Empire ne constitue plus un délit depuis mai 1864. Pour autant elle n’existe pas comme liberté publique, ne bénéficie d’aucune protection juridique, et les articles 414 et 415 du Code pénal la sanctionnent avec rigueur dès lors qu’elle s’accompagne « d’atteinte à la liberté du travail », de « violence, voies de fait ou menaces2 ». Considérée par les pouvoirs publics comme un fait nuisible, plus ou moins teinté d’illégitimité, mettant en cause la tranquillité publique, la propriété, la liberté du travail et l’ordre social 3, elle provoque des interventions constantes et souvent brutales 4 des forces de l’ordre au prétexte des désordres et des troubles dont elle s’accompagne 5.

Le droit de manifester sur la voie publique 6, en dépit des demandes réitérées de la gauche qui y voyait un complément nécessaire des « libertés républicaines » et le prolongement naturel des droits de réunion, d’expression et d’association, ne fut pas reconnu par la IIIe République avant les années 1930. La loi Naquet réglementant le droit de réunion n’était guère plus libérale que celle du 25 mars 1868 qu’elle remplaçait 7. Elle exigeait une déclaration 24 heures à l’avance, l’élection d’un bureau responsable de trois personnes et la présence facultative d’un fonctionnaire de l’ordre administratif ou judiciaire pouvant dissoudre la réunion. Si Clemenceau, dans un souci d’apaisement de la querelle religieuse – les messes étaient assimilées à des réunions publiques – supprima la déclaration obligatoire par la loi du 27 mars 1907, l’article 6 qui interdisait les réunions sur la voie publique resta inchangé jusqu’au décret-loi du 23 octobre 1935. C’est au nom de cet article 6 que les manifestations sur la voie publique demeurèrent sinon interdites stricto sensu du moins soumises aux dispositions fort peu libérales de la loi du 7 juin 1848 votée dans les circonstances et le contexte que l’on sait, qui interdisait « tout attroupement qui pourrait troubler la tranquillité publique ». Tout rassemblement formé dans un lieu public pouvait être dispersé par la force après trois sommations – précédées d’un roulement de tambour – faites par le maire, un adjoint, un commissaire de police ou tout autre agent ou dépositaire de la force publique et du pouvoir exécutif portant l’écharpe tricolore. Après trois refus de se disperser, l’attroupement devenait « délictueux ». C’est en vertu de cette législation que les cortèges ou manifestations pouvaient être interdits par les autorités locales, les préfets des départements, le préfet de Police à Paris. Comme l’observe J.-P. Machelon : sous la IIIe république, la rue resta le domaine de l’ordre plus qu’elle ne fut celui de la liberté.

Il faut dire que les événements de la période1789-1799, les révolutions du XIXe siècle, septembre 1870, la Commune de Paris avaient confirmé l’intérêt primordial pour tout régime de tenir et contrôler la rue afin de prévenir attroupements et « émotions populaires » dont naissent désordres et révolutions. Les républicains ne pouvaient l’ignorer. C’est pourquoi l’installation durable d’un régime démocratique qui avait pourtant inscrit le mot « liberté » au fronton des bâtiments publics, n’apporta pas de réel changement dans ce domaine. Confrontés aux démonstrations déterminées et résolues des adversaires du régime républicain lors des crises politiques et sociales qui jalonnent le tournant des XIXe et XXe siècles, en butte aux manifestations souvent violentes des boulangistes, antidreyfusards, cléricaux, syndicalistes, antimilitaristes… les gouvernements successifs de la République n’ont guère fait preuve d’enthousiasme face à la revendication d’un « droit de manifestation » alors assimilé à un « droit à l’émeute ». Au nom de l’ordre et de la tranquillité publics, au nom de la liberté de circulation et de celle de la rue, les mesures coercitives et préventives visent à éviter des troubles plus graves, plus violents : telle est la doctrine qui prévaut pendant presque toute la IIIe République et dont l’application va nécessiter et justifier l’intervention constante des forces de l’ordre dans cet « âge des foules » particulièrement agité que constitue l’aube du XXe siècle.

Qu’en était-il dans la pratique ?

Des techniques longtemps inadaptées et sanglantes

Jusqu’à l’entre-deux-guerres, c’est essentiellement l’armée qui est chargée du maintien de l’ordre en cas de troubles graves ou d’émeute en province 9. En effet, les polices qui sont, rappelons-le, « municipales » à l’exception de celles, étatisées en 1851, de Lyon et des communes de l’agglomération lyonnaise, sont insuffisantes pour faire face à des situations exceptionnelles. Par ailleurs, même quand elles étaient en état de le faire, maires et municipalités qui les dirigeaient, peu soucieux d’assumer une responsabilité susceptible de leur aliéner leurs concitoyens et électeurs, évitaient soigneusement d’intervenir dans ce domaine.

Pour assurer le maintien de l’ordre, les préfets faisaient donc appel à la gendarmerie et, quand elle s’avérait insuffisante, à l’armée de ligne 10. L’emploi de l’une comme de l’autre n’allait pas sans graves inconvénients. L’utilisation de la gendarmerie ou de l’armée, toutes deux, surtout la seconde, peu adaptées à cette besogne et rapidement poussées à l’usage des armes, était souvent sanglante.

Les lois militaires organiques de 1872 à 1875, précisent expressément le rôle de l’armée « garant de la sécurité intérieure ». La troupe peut donc être requise par l’autorité civile, lorsque cette dernière – qui est seule juge de cette opportunité – s’estime impuissante à assurer l’ordre avec ses propres forces. L’autorité militaire doit obtempérer, mais elle manœuvre en toute indépendance : il lui appartient de prendre les dispositions qu’elle juge nécessaires pour remplir la mission qui lui est confiée. L’autorité civile requérante doit assister l’autorité militaire pendant la durée de la réquisition. Un commissaire de police – généralement de la police spéciale des chemins de fer 11 –, ceint de son écharpe, doit en théorie procéder aux sommations prévues par la loi du 7 juin 1848, avant la dispersion par la force des rassemblements, cortèges et défilés.

Cet emploi de la troupe posait des problèmes multiples et délicats.

Tout d’abord un problème stratégique : l’utilisation fréquente de l’armée – alors que la durée du service militaire a été raccourcie – désorganise le service, perturbe l’instruction et pouvait compromettre gravement une mobilisation en des temps de fortes tensions diplomatiques. Rappelons que Clemenceau, en 1906, n’utilisa pas moins de 40 000 hommes de troupe pour les grèves de mineurs dans le Nord, puis, pour le 1er mai 1906, il mobilisa à Paris – pour s’en tenir aux seules troupes venues de province – : 40 bataillons d’infanterie, 32 escadrons de dragons, 10 escadrons de chasseurs, 5 de hussards et de cuirassiers appartenant à 10 corps d’armée et 41 régiments différents. En 1907, pour les troubles du Midi, la mise en route des troupes désorganisa cinq corps d’armée…

Les problèmes techniques sont plus préoccupants encore. L’emploi pour une besogne délicate et spécifique qui exige maîtrise de soi et sang froid, d’une troupe de jeunes conscrits peu sûrs et peu entraînés, totalement inexpérimentés, de surcroît lourdement armés de fusils et de baïonnettes, outils inutiles, dangereux, inadaptés au maintien de l’ordre, explique des drames comme celui de Narbonne. On ne saurait laisser impunément de jeunes soldats et leurs officiers subir pendant des heures un face-à-face éprouvant sous les insultes, les jets de pierre, les quolibets et les crachats sans risquer qu’ils ne réagissent avec des moyens totalement hors de proportion. C’est dans l’alternative entre tirer ou céder le terrain – une solution contraire à l’honneur militaire – que se trouvait déjà la source de la fusillade de Fourmies, le 1er mai 1891 12.

La troisième difficulté est à la fois politique et idéologique : on ne pouvait, sans conséquences désastreuses pour son image, sans nuire aussi à son moral, employer au maintien de l’ordre – mission par définition impopulaire – une armée que l’on voulait symbole de l’unité nationale et instrument de la « revanche ». On ne pouvait non plus, sans quelque illogisme et sans risques pour la cohésion nationale, employer l’armée, comprise dans l’imagerie et la vulgate républicaines comme la « Nation en arme », contre la Nation elle-même. Il fallait surtout « éviter cette impression de guerre civile que suggère toujours le recours à l’armée » comme l’expliquait Waldeck-Rousseau dans une circulaire aux préfets en 1884 13.

Enfin, l’emploi d’une armée qui, depuis les différentes lois de conscription, avait cessé d’être composée de professionnels déracinés et plus ou moins « mercenarisés » par un service très long, n’était pas sans risques politiques. Le recrutement régional mettait à rude épreuve son loyalisme et la discipline. Les mutineries ou les refus d’obéissance comme il s’en produisit à Narbonne et à Béziers en 1907, attestent de la gravité du problème. Le danger politique que présentait l’usage de la troupe dans les missions de maintien de l’ordre était d’autant plus grand que les officiers, en particulier ceux de la cavalerie – l’arme la plus employée dans ces opérations – déjà hostiles à « cette guerre aux tronçons de choux contre de sales ouvriers mourant de faim14 » où l’armée risquait au mieux des coups et des insultes et au pire de perdre son honneur, restaient dans leur ensemble très réservés si ce n’est hostiles à l’égard de la République comme l’affaire Dreyfus venait largement de le démontrer. L’emploi de la force lors des inventaires prévus par la loi de séparation des Églises et de l’État ébranla à plusieurs reprises leur sens de la discipline et fit douter de leur loyalisme. On vit des cas de désobéissance, des officiers refuser les ordres et briser leurs sabres plutôt que de charger des manifestants dont ils partageaient les idées, les convictions, l’indignation. La « sale besogne » déjà peu exaltante en temps normal devenait proprement odieuse quand il s’agissait de faire appliquer la politique anticléricale d’un gouvernement de francs-maçons.

C’est pourquoi l’armée constituait l’ultima ratio 15.

Dans la plupart des cas, c’est à la gendarmerie – excroissance policière de l’armée – qu’était dévolu l’essentiel des tâches de maintien de l’ordre. Mais son emploi n’allait pas sans poser d’autres problèmes. Son éparpillement dans plus de 3 600 brigades territoriales – de 4 à 5 hommes – installées dans les chefs-lieux de cantons, imposait d’opérer un prélèvement, d’un ou deux gendarmes par brigade, pour lui permettre de faire face à ces missions. Une pratique qui n’était pas sans défaut : du strict point de vue technique, il n’était pas facile de rassembler rapidement sur un point donné des hommes qui ne se connaissaient pas et d’en faire une troupe homogène sous le commandement d’officiers de rencontre. Cet emploi avait un autre inconvénient majeur, celui de désorganiser le service ordinaire de la gendarmerie et en premier lieu de sacrifier ses tâches de surveillance – la « tournée » – et de police judiciaire. L’insécurité des campagnes semblait trouver là une de ses causes et certains n’hésitaient pas à mettre en parallèle la montée de la criminalité et de l’insécurité avec la multiplication des conflits sociaux qui réduisait les brigades de gendarmerie à deux et parfois un seul homme comme on le vit dans le Nord pendant les grèves qui suivirent la catastrophe de Courrières et qui coïncident avec les exactions et la longue impunité de la bande Pollet, les « bandits d’Hazebrouck » guillotinés début 1908 à Béthune 16.

Ces problèmes expliquent le retour périodique du projet de création d’un corps spécialisé, mobile et distinct des brigades sédentaires de gendarmerie. Dans l’attente d’une telle création dont la discussion est sans cesse repoussée au parlement, l’inadaptation des moyens employés explique dysfonctionnements, dérapages, violences qui caractérisent le maintien de l’ordre public tout au long de cette période…

Pour autant, les bavures meurtrières qui marquent les années 1907 et 1908 ne dispensent pas de s’interroger sur les responsabilités personnelles du ministre de l’Intérieur dans un domaine où l’expérience montre qu’il n’y a pas de hasard. La personnalité, la sensibilité du « chef d’orchestre », du « metteur en scène », pour reprendre deux expressions du préfet Grimaud, jouent ici un rôle essentiel. Pourquoi sous le gouvernement de Clemenceau, en province, les forces de l’ordre ont-elles agi avec une violence meurtrière jamais égalée sous la IIIe république alors même qu’à Paris apparaissent les prémices d’un maintien républicain de l’ordre ?

Un "syndrome Clemenceau" ?

Devenu ministre de l’Intérieur du gouvernement Sarrien, en mars 1906, puis président du Conseil et ministre de l’Intérieur en octobre de la même année, Georges Clemenceau marque son premier passage aux affaires d’un terrible record : quinze manifestants tués de mars 1907 (Nantes) à juillet 1908 (Villeneuve-Saint-Georges). Ce bilan sans égal fait de son gouvernement – jusqu’aux émeutes de février 1934 – le plus meurtrier de la IIIe République.

Par quelles aberrations, quels cheminements, quelles dérives, quels renoncements… un homme qui incarnait une figure emblématique du désordre et constituait un épouvantail pour la droite, cet opposant de toujours, cet inlassable contempteur des violences policières que le préfet Lépine vit arriver place Beauvau avec une grande inquiétude, un politique qui avait porté très haut les valeurs les plus nobles de la démocratie et de la justice lors de l’affaire Dreyfus, un radical à tendances libertaires, le tombeur de ministères… a-t-il pu devenir ce « Monstre », cette « Bête rouge », ce « Sinistre de l’Intérieur », ce « Villeneuve-Saint-Georges-Clemenceau », ce « vieillard sanglant », « l’homme à la tête de mort », « Clemenceau le rouge » dénoncés et stigmatisés par la CGT et les socialistes, ses amis de la veille ?

Sans céder aux facilités d’une psychologie à 4 sous, notons que la personnalité de l’intéressé joue un rôle certain dans son attitude. La rudesse personnelle, l’absence de diplomatie du personnage sans doute renforcées par l’expérience cuisante vécue lors des grèves du Nord au printemps 1906 ont certainement pesé dans le raidissement et le comportement d’un ministre jouant un rôle à contre-emploi bien propre à séduire un non-conformiste de sa trempe. En 1907-1908, Clemenceau mit à faire régner l’ordre la même conviction qu’il mettra « à faire la guerre » en 1917.

Mais il faut aller plus loin dans l’analyse.

La conversion spectaculaire aux valeurs d’ordre d’un homme politique au passé de contempteur impitoyable des « gouvernements de sang et de proie qui envoient des troupes, de la police et de la gendarmerie sur les champs de grèves17 » constitue une telle banalité dans l’histoire politique que ce serait faire injure à l’intéressé que de réduire sa métamorphose à la découverte de l’exercice du pouvoir et des responsabilités qu’impose la conduite de l’État et des affaires publiques, une sorte de conversion au principe de réalité qui aurait transformé selon le mot de Paul de Cassagnac un « loup enragé en berger18. »

La conversion est cependant réelle si l’on en croit les propos que cet inattendu locataire de la place Beauvau aurait tenus à une délégation de la CGT quelques jours avant un 1er mai 1906 qui devait marquer le coup d’envoi pour la revendication des « 8 heures » : « Vous êtes derrière la barricade, moi je suis devant. Votre moyen d’action c’est le désordre, mon devoir c’est de faire de l’ordre. Mon rôle est de contrarier vos efforts. Le mieux pour chacun de nous est d’en prendre son parti 19. »

Si la conversion est spectaculaire, elle doit être contextualisée et replacée dans la double évolution qui caractérise la donne sociale et politique.

La rupture du « bloc des gauches » qui met fin au bipartisme de fait – pour ou contre la république – qui caractérisait la vie politique depuis plusieurs années est à l’origine d’un schéma politique inédit. Le ralliement du parti socialiste français – unifié en 1905 au café du Globe – au mot d’ordre de l’Internationale socialiste voté au congrès d’Amsterdam condamnant la collaboration gouvernementale, s’est traduit en France par une configuration parlementaire nouvelle. La naissance d’une opposition sur leur gauche a imposé aux radicaux un déplacement de l’axe de leur majorité sur leur droite. Cette évolution politique se double d’une radicalisation sociale, les deux phénomènes se nourrissant bien évidemment l’un de l’autre.

Après un ralliement tardif aux positions dreyfusardes de Jaurès, le monde ouvrier et syndical avait constitué sous les ministères Waldeck-Rousseau et Combes un rempart efficace contre l’extrême droite. Mais le temps de la séduction est désormais passé. La politique anticléricale qui a pu, un temps, constituer le ciment du bloc républicain, ne suscite plus depuis 1905 qu’indifférence ou suspicion : ne s’agissait-il pas d’un leurre destiné à masquer la question sociale ? Celle-ci fait alors violemment irruption sur la scène politique et consomme la rupture avec la « république bourgeoise ». C’en est désormais fini de la « collaboration de classe », des noces entre la république et le monde ouvrier célébrées le
11 juin 1899 à la manifestation de Longchamp en réaction à l’agression commise à Auteuil contre le président de la République. Les temps troublés et agités qui commencent par la grève des mineurs du Nord et un 1er mai 1906 « de combat », sont marqués par une radicalisation largement perceptible dans les grèves et mouvements sociaux qui se multiplient dans le pays. Ce contexte social agité et d’une rare violence a sans aucun doute largement contribué à « droitiser » l’action et l’attitude du gouvernement et n’a pas été sans influence sur la réflexion et l’attitude de son chef qui doit désormais défendre la république sur deux fronts.

La défense de la République constitue en effet le fond de la pensée et la clef de l’attitude d’un chef de gouvernement au parcours et à la réflexion politiques originaux. Cette attitude est conditionnée par la conception – à la fois exigeante et pédagogique – que Clemenceau s’est peu à peu forgée de la démocratie. Dans son esprit, la république doit nécessairement s’accompagner de l’apprentissage d’un usage raisonné des libertés. Contre les trublions de la droite extrême, hostiles à la « gueuse », et contre l’activisme d’une extrême gauche marquée par des réflexes anarchistes dangereux pour la liberté, il privilégie l’idée d’un « ordre républicain » qui impose l’idée de défendre la liberté contre des opposants résolus à l’abattre, mais également contre ses propres excès. La république, la démocratie sont fragiles, elles méritent et nécessitent d’être défendues. Sa conception de l’ordre républicain est résolument offensive et sa détermination bien éloignée des pudeurs et hésitations qui caractérisent la « belle âme » kantienne qui se coupe les mains pour ne pas les salir. Au nom de quel angélisme, de quelle naïveté, de quels principes dévoyés du droit ne les défendrait-on pas, quitte à espérer d’une « éducation » progressive des foules, un usage raisonné des libertés. Mais en attendant que les citoyens soient capables d’user avec lucidité des droits et libertés, l’ordre républicain constitue une garantie essentielle du progrès et de la liberté. Il n’est donc pas question, comme le préconisait d’ailleurs René Goblet dès 1882, de séparer l’ordre de la liberté 20. Une idée que défendra à son tour, deux ans plus tard, le garde des Sceaux et successeur de Clemenceau à la présidence du Conseil et au ministère de l’Intérieur, le « renégat » Aristide Briand, en s’adressant aux policiers de la préfecture de Police : « Le progrès ne s’enfante ni dans le désordre ni dans la violence […] il faut que la foule comprenne que sans la police il n’y a pas de progrès possible, de liberté durable […] vous êtes de véritables collaborateurs du progrès social21 ».

Si le ministère Clemenceau est marqué par une violence meurtrière sans égale du maintien de l’ordre, des signes laissent cependant à penser que la réflexion progresse. Le 21 janvier 1907, lors d’une interpellation – signée Vaillant, Coutant, Allemane – se rapportant à la manifestation pour le repos hebdomadaire organisée la veille et interdite à Paris par le gouvernement qui a fait fermer la Bourse du Travail, Édouard Vaillant réclame à un ministre de l’Intérieur qui avait « jadis » combattu à ses côtés pour « les mêmes idéaux », un « droit de manifestation » qui, à l’instar de ce qui existe alors en Belgique ou en Angleterre permettrait à la classe ouvrière de « montrer directement sa volonté » et marquerait la naissance de la « vraie République ». Dans sa réponse, Clemenceau rappelle la doctrine officielle en cette matière : « Il y a une grande différence entre le droit de manifestation et les autres libertés publiques parce qu’il s’exerce dans la rue et que la rue appartient à tout le monde ». C’est donc au nom de la liberté des « braves gens qui ne sont pas syndicalistes – il y en a encore après tout » que les manifestations sont interdites. Cependant, dans cette intervention, il laisse nettement entendre que s’il ne savait y avoir un « droit » de manifestation, il pouvait et il devait y avoir une « tolérance » de manifestation et qu’il pourrait être amené à autoriser une manifestation en fonction de la personnalité des organisateurs, à condition que ces derniers s’engagent à l’encadrer pour éviter tout tumulte et acceptent que, de leur côté, les pouvoirs publics prennent les précautions nécessaires : « Alors je serai favorablement disposé […] il y a beaucoup à attendre sur ce point de l’éducation de la démocratie22 ».

Si c’est « avec répugnance » que Clemenceau affirme avoir fait usage de la force contre les manifestants, les mesures coercitives et préventives qu’il assume et revendique pleinement n’auraient pour objet que d’éviter des troubles plus graves, plus violents. Ainsi le 21 janvier 1907, s’il affirme regretter les blessés et les arrestations, il justifie néanmoins ses mesures – interdiction de la manifestation à Paris, fermeture de la Bourse du Travail – par le souci d’éviter des violences bien plus redoutables : si la rue avait été livrée à « 30 000 personnes agissant sans discipline », les heurts eussent été bien plus graves, bien plus violents et le sang des policiers et des manifestants aurait coulé 23. Telle est la doctrine qui prévaudra pendant presque toute la IIIe République : il faut attendre l’éducation et les progrès des masses pour les laisser user – avec dignité et modération – d’une liberté trop dangereuse pour être laissée sans apprentissage entre les mains de gens trop indisciplinés.

Il convient enfin d’ajouter une autre considération concernant ce ministre de l’Intérieur paradoxal. Clemenceau fut certainement un des rares hommes politiques de la IIIe République ayant conçu une pensée et une politique policières originales. Pour apporter et garantir aux citoyens une sûreté que l’opposition de droite accusait le régime républicain d’être incapable d’assurer, il a entrepris deux réformes auxquelles son nom reste attaché : le début d’un processus d’étatisation et de centralisation de l’outil policier 24 et la création d’une police judiciaire spécialisée, mobile et centralisée 25. Or, cette authentique politique policière – qui l’amène à revendiquer sans complexe le titre de premier policier de France – se traduit également par une fascination malsaine pour la machination et la provocation qui va lui gagner le surnom d’« empereur des mouchards26 ».

On l’aura compris, s’il ne peut être question de faire retomber sur un seul homme la responsabilité des débordements sanglants d’un maintien de l’ordre inadapté, la personnalité, les idées, les méthodes du président du Conseil-ministre de l’Intérieur ne sauraient pour autant être sans conséquences sur la politique qui fut menée ces deux années dans le domaine de l’ordre public.

Du maintien de l'ordre républicain au maintien républicain de l'ordre : les tardives leçons tirées des drames de 1907/1908

Ni la république 27, ni les gouvernements successifs, ni surtout les forces de l’ordre assimilées au « chenil du capital28 » ne sortaient grandis de tels événements. C’est pourquoi, depuis le drame de Fourmies, on assiste à un débat récurrent sur l’intérêt, la nécessité d’un corps spécifique, distinct de l’armée et entièrement dédié au maintien de l’ordre.

La montée de l’antimilitarisme, la violence des revendications sociales, les suspicions à l’égard de l’armée nées de l’affaire Dreyfus puis des inventaires, la violence des oppositions anarchistes et nationalistes vont relancer l’idée. L’armée elle-même n’était pas la dernière à demander qu’on la décharge d’une mission bien peu héroïque où elle risquait au mieux de prendre des coups, au pire de perdre son honneur 29. Un certain nombre de projets furent envisagés et plusieurs propositions de loi déposées entre 1905 et 1912, mais aucun n’aboutit. Pour les policiers comme le directeur de la Sûreté générale Célestin Hennion, l’initiateur des Brigades mobiles de police judiciaire, seule la gendarmerie « offrait toutes les garanties de patience, de fermeté, d’habitude des foules qu’on peut réclamer d’une force destinée à maintenir l’ordre public ». Mais la question divisait l’armée et la gendarmerie elles-mêmes 30. Surtout, un tel projet rencontrait à la Chambre et au Sénat l’hostilité résolue d’extrêmes peu soucieuses de voir leurs sympathisants et militants, subir ces troupes « spéciales » dans lesquelles la gauche croyait reconnaître « l’embryon d’un de ces corps spéciaux […] admirables instruments pour les coups d’État31 » et la droite une armée de « prétoriens 32 » aux ordres d’un gouvernement de francs-maçons.

Ce fut la situation nouvelle provoquée par la victoire de 1918 et les durs affrontements sociaux de l’immédiat après-guerre qui modifièrent les données du problème. Désormais il fallait à tout prix éviter de ternir l’image d’une armée victorieuse symbole du prestige national. Dans ce nouveau contexte, le projet déposé par Henri Pate à la Chambre, le 2 mars 1920, repris par un projet de loi du ministre de la Guerre, le 18 mai, fut adopté – sans débat – le 21 juillet 1921. La loi, promulguée le lendemain, créait 111 pelotons mobiles de gendarmerie distincts des brigades territoriales et spécialisés dans le maintien de l’ordre. La « Garde républicaine mobile », officiellement créée par un décret du 10 septembre 1926, répondait à un réel besoin. C’est pourquoi ses effectifs théoriques ne cessèrent d’être accrus jusqu’à la Seconde Guerre mondiale : de 4 000 à l’origine, ils passèrent à 15 000 en 1928, pour atteindre 21 000 hommes en 1939. Ce corps spécialisé dans les missions de maintien de l’ordre est à l’origine d’un « répertoire » original 33 fondé sur des notions de psychologie élémentaire – toujours laisser une porte de sortie aux manifestants, graduer et adapter les ripostes à l’attitude des manifestants, agresser les sens plus que les corps – et visant avant tout à éviter le contact direct entre forces de l’ordre et citoyens « en colère » ou « momentanément égarés ».

La IIIe République avait fini, un demi-siècle après sa naissance, par reconnaître les conséquences néfastes de l’emploi de l’armée au maintien de l’ordre. Mais c’est davantage par souci de préserver l’image et le prestige de l’armée victorieuse que par reconnaissance de la spécificité technique du maintien de l’ordre qu’elle fut amenée à réaliser ce que beaucoup réclamaient depuis les dernières années du XIXe siècle.

Aujourd’hui, ce maintien républicain de l’ordre, longtemps considéré comme un modèle est remis en cause sans que ses contempteurs proposent de solutions réalistes.

Notes

(1) La république contre les libertés ? Les restrictions aux libertés publiques (1879-1914), FNSP, 1976, p. 21.

(2) Une incrimination assez vague pour doter les juges d’un instrument efficace de répression contre un droit pourtant reconnu par la loi.

(3) On connaît le morceau d’anthologie que constitue la circulaire du 2 février 1849 du ministre de l’Intérieur Léon Faucher expliquant aux préfets que « l’autorité ne doit jamais s’immiscer dans les questions de salaire », mais leur enjoignant de réprimer les désordres « pour que le droit réciproque [sic] de l’ouvrier et du fabricant soit librement débattu ». C’est la même philosophie qui prévaut en 1900 quand, interpellé sur l’attitude du gouvernement à propos des grèves et conflits du travail, Waldeck Rousseau parle de « neutralité ferme et prévoyante » et repousse toute idée d’intervention sauf à garantir « l’ordre public et la liberté du travail » (Journal Officiel, débats, chambre, 1900, p. 73 sq).

(4) C’est notamment le cas de Chalon-sur-Saône (un tué en 1900), Nantes, Raon-l’Étape, Draveil-Vigneux, Villeneuve-Saint-Georges.

(5) Surtout quand, sous l’influence du syndicalisme révolutionnaire, elles prirent un caractère révolutionnaire et tendirent à devenir insurrectionnelles.

(6) La législation sur les attroupements remonte à la loi martiale des 21 octobre/21 novembre 1789 énonçant que force doit rester à l’autorité et prévoyant le drapeau rouge pour annoncer le déploiement de la force militaire et la nécessité de faire trois sommations avant l’usage des armes. Après la fusillade du Champ de Mars (17 juillet 1791), un décret précisa, le 26 juillet, les modalités d’action de la force publique contre les attroupements, ses dispositions furent reprises par l’article 336 de la constitution de l’an III et la loi du 10 avril 1831. Telles sont, avec la loi du
7 juin 1848, les bases de la législation en matière d’attroupement.

(7) Le projet présenté par Alfred Naquet, le 31 mai 1878 (Journal Officiel du 11 juin 1878) fut voté après de nombreuses navettes et promulgué le 30 juin 1881.

(8) « Lorsqu’un attroupement armé ou non armé se sera formé sur la voie publique, le maire ou l’un de ses adjoints – à Paris le préfet de Police – à leur défaut le commissaire de police ou tout autre dépositaire de la force publique et du pouvoir exécutif, portant l’écharpe tricolore, se portera sur le lieu de l’attroupement. Un roulement de tambour annoncera l’arrivée du magistrat. Si l’attroupement est armé, le magistrat lui fera sommation de se dissoudre et de se retirer. Cette première sommation restant sans effet, une seconde sommation, précédée d’un roulement de tambour, sera faite par le magistrat. En cas de résistance, l’attroupement sera dissipé par la force. Si l’attroupement est sans armes, le magistrat, après le premier roulement de tambour, exhortera les citoyens à se disperser. S’ils ne se retirent pas, trois sommations seront successivement faites. En cas de résistance, l’attroupement sera dispersé par la force » (art 3 de la loi du 7 juin 1848). « Quiconque, faisant partie d’un attroupement non armé, ne l’aura pas abandonné après le roulement de tambour précédant la 2e sommation, sera puni d’un emprisonnement de 15 jours à six mois. Si l’attroupement n’a pu être dissipé que par la force, la peine sera de six mois à deux ans » (art 5).

(9) La situation est bien différente à Paris où la préfecture de Police, à l’aide d’une police municipale forte de plusieurs milliers de gardiens de la paix, assume pleinement cette fonction. L’armée et la garde républicaine, régiment d’élite de la gendarmerie, n’y jouent qu’un rôle d’appoint.

(10) Pour toute cette question on consultera avec profit l’article de Jean-Charles Jauffret, « La question des troupes spéciales chargées du maintien de l’ordre en France 1871-1914 », Revue Historique/547, juillet-septembre 1983, p. 97-145 ; celui de Lucien Mandeville, « Les forces de maintien de l’ordre en France », Revue de la Défense Nationale/juillet 1977, p. 59-76 et la thèse de Georges Carrot, Le maintien de l’ordre en France, depuis la fin de l’Ancien Régime jusqu’en 1968, IEP Toulouse, 1984, p. 655 sq.

(11) Ancêtre des Renseignements généraux, la « police spéciale des chemins de fer » jouait alors le rôle de police politique de la république. Sur ce sujet, Cf. J.-M. Berlière, R. Lévy, Histoire des polices en France depuis l’Ancien Régime, Paris, Nouveau Monde, réédition 2013, p. 295-406 .

(12) Une salve tirée par un peloton de 34 soldats du 145e R.I. en passe d’être débordés par une foule de manifestants fit neuf morts, dont 4 femmes et 2 enfants, et 35 blessés. Sur ce drame, on se reportera à l’ouvrage collectif dirigé par M. Rebérioux, Fourmies et les premier mai, Paris, Messidor, Editions de l’atelier, 1994.

(13) AN, F7 12 773.

(14) Stendhal, Lucien Leuwen, Paris, Le divan, 1929, chapitre 2.

(15) Sur les problèmes posés par l’emploi de l’armée dans le maintien de l’ordre, on se reportera à Jules Maurin, « Armée et maintien de l’ordre », Centre d’études d’histoire de la Défense, 2002, et à Anja Johansen, Soldiers as Police. The french and Prussian armies and the Policing of Popular protest 1889-1914, London, Ashgate, 2005.

(16) Sur les exactions de bandes organisées et le sentiment d’insécurité qui gagne le pays, on nous permettra de renvoyer à J.-M. Berlière, « La gendarmerie en question au début du XXe siècle », in J.-N. Luc (dir.), Gendarmerie, état et société au XIXe siècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 2002, p.101-116 et J.-M. Berlière, Le crime de Soleilland, Paris, Tallandier, 2003.

(17) Albert Willm, député socialiste (JO, débats, Chambre, 12 juin 1908, p. 1162) : « Quelle chute ! Quand on songe au brillant polémiste, à l’orateur dangereux que vous avez été ! Et quel mauvais quart d’heure, monsieur le président du Conseil, passerait le gouvernement, si […] au lieu d’être à la place que vous occupez, vous étiez ici comme interpellateur ! »

(18) L’Autorité, 31 juillet 1908.

(19) Cité par Jacques Julliard, Clemenceau briseur de grèves, Julliard, 1965, p.23.

(20) Journal Officiel, débats, Chambre, 7 juin 1882, pp. 809 sq.

(21) Allocution d’A. Briand, président du Conseil et ministre de l’Intérieur, aux gardiens de la paix, à l’assemblée générale de l’Association amicale et de prévoyance des personnels actifs de la préfecture de Police, 5 décembre 1909.

(22) Journal Officiel, débats, chambre, du 22 janvier 1907, p. 112-116. Une première expérience se déroula le 17 octobre 1909 sous le gouvernement Briand. Il s’agit de la « 2e manifestation Ferrer » organisée pour protester contre l’exécution de cet opposant socialiste espagnol longtemps exilé en France. Après les extrêmes violences ayant marqué une première manifestation devant l’ambassade d’Espagne, Bd de Courcelle, le mercredi 13 octobre – un policier tué, le préfet Lépine et 98 gardiens de la paix, neuf gardes républicains blessés, des omnibus incendiés, des barricades édifiées, des charges de police et de gardes à cheval… la gauche, toutes tendances confondues, annonça son intention d’organiser une démonstration populaire digne et pacifique, exempte de désordres et de violence, à l’instar des manifestations britanniques. Après des tractations laborieuses et plusieurs revirements, le président du Conseil, Aristide Briand, décida finalement de tolérer un défilé, à condition qu’il n’y ait ni emblèmes, ni drapeaux, ni discours, ni cris hostiles aux gouvernements espagnol ou français. Il s’agit de la première manifestation tolérée par les pouvoirs publics et encadrée à la fois par les organisateurs et les forces de l’ordre. Dans son numéro du 17, L’Humanité de Jaurès en précise – et c’est une première – les modalités techniques : plan de l’itinéraire, moyens et points d’accès, lieux de concentration, liste des « responsables de confiance » chargés de mener chaque cortège. Une expérience sans lendemain. Lors de la préparation du 1er mai 1911, saisi par les syndicats de leur intention de manifester pacifiquement, le ministre de l’Intérieur (Monis) reprit l’argumentaire de Clemenceau. Prenant acte de l’intention de l’Union des syndicats de ne provoquer ni tumulte, ni violence, il fait observer que « des concentrations en masse [...] et la traversée de Paris par quarante cortèges ne manqueraient pas d’apporter un trouble profond à la vie de la capitale et à la liberté de tous les citoyens ». En attendant « le progrès des mœurs politiques » et « une longue sagesse des foules » qui permettront, un jour, de donner à l’opinion l’usage de nouveaux moyens d’expression comme le droit de manifestation – un droit que « la loi ne manquera pas d’entourer [...] de précautions nécessaires, de responsabilités définies [qui] stipulera certainement que le choix des lieux de réunion, l’itinéraire des cortèges devront être déterminés d’accord avec l’autorité politique – [...] le gouvernement [...] est donc nettement résolu à interdire les attroupements, concentrations en masse et cortèges projetés » (Instructions adressées au préfet de police et datées du 27 avril 1911, APP, B/A 1628).

(23) Journal Officiel, débats, chambre, du 22 janvier 1907, p. 114-115.

(24) On lui doit la mise en route d’un processus d’étatisation (de préfectoralisation serait plus pertinent) des polices municipales avec l’étatisation de la police de Marseille en 1908. Sur un processus repris dès 1918, prolongé dans les années 1930 puis par Vichy (1941) et conduit à son terme par la Ve république (loi Frey de 1966), on nous permettra de renvoyer à notre ouvrage Le Monde des polices en France (XIXe-XXe siècles), Bruxelles, Complexe, 1996.

(25) Sur les « brigades du Tigre » – en réalité les Brigades mobiles régionales de police judiciaire –, une initiative de Célestin Hennion, le premier policier de métier à accéder à la direction de la Sûreté générale, on se reportera à M. Auboin et al. (dir.), Histoire et dictionnaire de la police, Robert Laffont, 2005, p. 365-373.

(26) On sait l’usage qu’il fit de la police, des arrestations préventives, des montages – le « complot » du 1er mai 1906 –, le soupçon apparemment fondé d’avoir usé de provocateurs – Ricordeau, Métivier – dans les affaires de Draveil et Villeneuve-Saint-Georges… Sur ce sujet, cf. Jacques Julliard, op. cit., 1965, dont l’ouvrage illustre abondamment le « coté obscur » de Clemenceau.

(27) « République d’assassins » titre La Guerre sociale du 29 juillet 1908. « La République française est le gouvernement qui, en Europe (exception faite de la Russie) fusille le plus d’ouvriers ! » proclame par exemple l’affiche de l’Union des syndicats ouvriers, de la Fédération anarchiste du Rhône et du parti socialiste SFIO appelant les travailleurs lyonnais à manifester, le 6 août 1908, salle « du nouvel Alcazar », contre les « tueries de Villeneuve St Georges » (reproduite in Julliard, op. cit. 1965).

(28) « Après les soudards, la police, après la police immonde, la magistrature infâme… Tout le chenil du capital lâché après nos militants » (la Guerre Sociale du 29 juillet1908).

(29)  « On voudrait que les soldats ne fussent pas obligés d’intervenir dans les conflits entre patrons et grévistes. Ce n’est pas le rôle de l’armée, elle y subit des injures, elle y reçoit des coups et des blessures, on l’outrage quand elle se défend [...] Il importerait donc d’avoir des agents spéciaux pour ce service de police, des volontaires rétribués [...] pour contenir et apaiser les conflits industriels » (Général Lewal, Les troupes coloniales, Paris, 1894).

(30) La cavalerie qui fournissait une part importante des contingents nécessaires à ces missions, et à laquelle était rattachée la gendarmerie, avait une position ambiguë face à des projets qui touchaient de près son existence que l’évolution technique des armements avait rendue obsolète.

(31) Marcel Sembat, Journal Officiel (débats Chambre), du 13 avril 1906.

(32) C’est ainsi que sont stigmatisés les gendarmes mobiles dans l’Action française des années 1930, notamment au lendemain du 6 février 1934.

(33) Cf. J.-M. Berlière et R. Lévy, Histoire des polices en France depuis l’Ancien Régime, Paris, Nouveau Monde éditions, réédition 2013, p. 204-293.

Derrière cet article

Jean-Marc Berlière En savoir plus

Jean-Marc Berlière

Fonction Professeur émérite d'histoire contemporaine et chercheur au CESDIP