IHEMI

Fil d'Ariane

Le psychiatre et les cold cases

Le psychiatre et les cold cases
03sep.21

Si le terme de « cold case » a été fort opportunément choisi pour le groupe de travail mené par le procureur général Dallest (je souscris comme Victor Hugo à la défense de la syntaxe et à l’ouverture aux acquis du vocabulaire) pour désigner au-delà du clin d’œil à l’Amérique un fourre-tout des affaires non élucidées, rassemblant les affaires intéressant plusieurs juridictions, les affaires « sensibles » par leur victime ou leur auteur, les affaires médiatisées, l’acception des termes « cold case » ne saurait pour le psychiatre faire considérer qu’elles sont « froides ». Tout au contraire, même si, comme la lave d’un volcan, elles ne sont brûlantes que par éclipse, la fascination qu’elles exercent, les émotions hors du commun qu’elles suscitent chez tous les protagonistes, mobilisent toute l’attention sur leur dimension psychosociale, psychodramatisée, psychotraumatique, psychopathologique… je vous laisse poursuivre la déclinaison.

 

La psychiatrie est souvent poussée à ses limites dans les cold cases, que ce soit dans ses sollicitations par la justice pour l’expertise des auteurs ou des victimes, par les familles, la société, les médias qui vont même lui demander un oracle profileur ou une explication sur ce qu’on a fait ou aurait dû faire pour éviter ça ou y répondre, dans la famille de l’auteur ou dans les investigations, quand ce n’est pas dans le procès lui-même comme la récente affaire Halimi-Traore l’a montré… L’avis du public peut être en contradiction avec celui du juriste et celui du psychiatre. La fascination par le crime se situe ou bien au-delà de la morale ou bien drapée de vertu dans sa demande indignée de juger moralement les faits.

 

Le taux de résolution des affaires d’homicide est, en France, exceptionnellement bon, les affaires non résolues sont plutôt rares et n’échappent pas toujours à la presse locale. Mais de plus en plus, les réseaux sociaux et les vignettes de notifications des moteurs de recherche attirent très rapidement l’attention du public. Si l’on n’a pas immédiatement mis la main sur l’auteur d’un crime, ou au moins désigné un suspect qui fait l’objet de recherches, la pression s’accroît immédiatement sur les institutions, sommées de dire ce qu’elles savent, et les dispositions qu’elles ont prises pour leurs recherches et pour l’ordre public. Une affaire devient très vite médiatique soit par sa nature, soit par l’horreur qu’elle suscite dans l’imaginaire collectif, par exemple par la qualité de la victime, ou par la sauvagerie de la méthode. Il est à remarquer que plus nous laissons les éditeurs de jeux vidéo exciter nos enfants avec des scénarios et des graphismes qui se rapprochent du réalisme photographique de plus en plus violent, plus nous sommes « horrifiés » lorsqu’un crime témoigne en plus de la mise à mort plus ou moins délibérée d’une personne, d’un acharnement et de la volonté d’anéantir l’humain en lui en faisant du cadavre une chose dégradée.

 

Ce rapport à l’imaginaire, directement nourri par l’image, est assez récent et il est clair que la télévision a, dans ce domaine, pris un pas facile sur la presse écrite non seulement par l’image, mais pas l’aspect kaléidoscopique et répétitif de l’information. Il s’y ajoute les craintes millénaristes sur les perspectives de fin du monde, doublées de la réalité d’une perspective de mort collective à plus ou moins court terme qui accroît l’excitation et le sentiment d’impuissance, avec de surcroît la crainte de l’autre qui, si on veut bien lui reconnaître le droit de vivre, est nécessairement soupçonné de vivre à nos dépens et d’être une menace. Pour le psychiatre, même s’il veut, comme le recommandait Freud, ne pas entrer sur le terrain de la sociologie et ne s’intéresser qu’à l’individu, cette régression est très claire dans la patientèle avec une réduction des problématiques névrotiques caractérisées par un conflit à l’intérieur de soi, au profit d’un fonctionnement impatient, pulsionnel, intolérant, imprégné de violence et d’exigence vis-à-vis des institutions en général, et du pouvoir politique ou administratif en particulier.

 

Les voies de métabolisation de l’excitation s’orientent plus vers des mécanismes de consommation, qu’ils soient adaptés avec du jogging ou désadaptés avec des passages à l’acte de toute nature, mais s’accompagnent aussi d’une excitabilité permanente prête à s’enflammer pour tout stimulus avec un seuil d’autant plus bas que les télévisions et les réseaux sociaux ont appris à « faire le buzz » en accentuant de façon systématique les aspects excitants pour capter l’intérêt au milieu de l’avalanche quotidienne d’informations. Pour quelques heures, ou pour quelques jours ou quelques mois, un consensus s’établit pour distinguer une de ces informations au milieu des autres qui sera suivie en nourrissant l’excitation, et cette excitation elle-même demandera davantage d’information de toute nature sur le sujet. Suivant la force de l’actualité, la mort d’un scootériste échappant à un contrôle de police, la mort d’une mère de famille assassinée devant ses enfants, une agression au couteau même sans mort d’homme au cri d’Allahou Akbar, vont prendre autant d’importance que la disparition de 300 personnes dans un accident d’avion, ou de 10 dans un véritable attentat terroriste. La possibilité de s’identifier aux victimes par leur proximité géographique ou sociale renforce évidemment l’intérêt pour l’affaire, d’autant plus que le caractère aléatoire de désignation de la victime nous rend potentiellement vulnérable dans l’avenir à égalité avec elle.

 

Mais pour autant, les drames familiaux sont aussi très volontiers au premier rang, avec l’avantage que l’on ne s’y sent pas menacé directement et qu’on peut s’abandonner à la fascination d’une relation où a été agi tout ce que nous refoulons. L’idéal médiatique, si l’on ose dire, qui déclenche le plus d’émotion en toute sécurité étant évidemment la disparition d’une personne, de préférence une femme ou un enfant, dont nous allons voir la détresse de la famille éplorée, en même temps qu’on ne peut s’empêcher, comme les enquêteurs, de commencer les investigations dans le cercle familial ! Quelque chose de subtil décerne un charisme esthétique à ce crime-là par rapport aux autres, et toutes les chaînes de télévision concurrentes emboîtent le pas de celle qui a, la première, donné l’alerte.

 

Les psychiatres sont interpellés dans les cold cases à tous les stades de l’intérêt médiatique, bien plus qu’à tous les stades de l’enquête judiciaire. À côté de l’expertise de l’auteur identifié, qu’on ne manquera pas comme on va le voir de commenter, jusqu’à lui donner une importance au-delà de sa réalité, le psychiatre représente une caution, une source de compréhension qu’on peut tout à la fois disqualifier et récuser, ou au contraire idéaliser comme si elle était porteuse d’un savoir et d’un oracle.

 

Pas de cold case sans, plus qu’ailleurs, une part d’inconnu

Les cold cases sont évidemment d’abord des énigmes à faits sans auteur ou sans victime, avec disparition et conjecture. L’absence d’auteur identifié pour un fait avéré met immédiatement les enquêteurs dans le collimateur des médias depuis la scène de crime, dont on ne voit rien que les rubans qui tiennent le public à l’écart, jusqu’à l’interview de « témoins d’ambiance » qui racontent qu’ils n’ont rien vu, mais connaissaient la victime, ou sont scandalisés par l’époque qu’on vit. Les chaînes d’info continue entretiennent (s’il n’y a rien de plus spectaculaire pour occuper l’écran permanent !) l’excitation et la curiosité. Les psys et les sociologues ont déjà beaucoup glosé sur cette addiction qui nous saisit et nous empêche de nous détacher des écrans dont il n’y a pourtant rien à espérer de nouveau, mais dont on persiste à attendre l’info en temps réel qui ajoutera un détail ou annoncera le dénouement.

 

Le cas le plus flou et le plus difficile peut-être à gérer est celui où il n’y a ni suspect ni cadavre mais où la certitude d’une disparition violente a enlevé une victime potentielle, souvent un enfant, à ses parents et ses proches. Ce sont d’abord les appels relayés par les chaînes de télévision, aux témoins, aux ravisseurs présumés, voire à la victime elle-même pour « donner signe de vie », puis la marche blanche vient de façon spectaculaire unir ceux qui souffrent vraiment et ceux qui accompagnent le folklore conventionnel de l’indignation parmi lesquels on trouve souvent le criminel lui-même.

 

Le meurtrier va même parfois jusqu’à parader pour les médias au premier rang des défilés et des interviews : Patrick Henry déclarant que « celui qui a fait ça mérite la mort » ; David Hotyat et sa compagne (qui arbore devant les caméras le téléphone d’un des enfants dont elle a sans doute épongé le sang…) suggérant que les Flactif avaient des ennemis et peut-être des raisons d’être tués, se refont une virginité par rapport à l’horreur étalée publiquement, mais c’est avant tout eux-mêmes qu’ils réconfortent dans un mécanisme très courant du fonctionnement immature : « je ne suis responsable que de ce que j’ai voulu et désiré, le reste m’échappe et n’est pas de mon fait, même si c’est moi qui l’ai accompli, contraint par les circonstances ou les réactions de la victime ou même l’impasse de la situation dont je n’avais pas prévu tous les aspects », et le for intérieur, pour ne pas dire l’inconscient ajoute : « ça n’est pas de ma faute puisque je n’avais pas le choix ».

 

S’exposer peut aussi être une bonne stratégie pour se cacher avec un double bénéfice escompté, lui aussi plus ou moins consciemment : « c’est impensable et donc on ne pensera pas à moi. Je me montre et on ne voit pas ce qu’il y a à voir ». Ceci est un mécanisme économique très habituel du pervers qui sait faire prendre des vessies pour des lanternes et mystifie son interlocuteur en lui cachant le vrai fond inacceptable derrière une forme apparente acceptable. Dans un des seuls entretiens de Nordahl Lelandais rediffusé à l’occasion de son premier procès, on entend très bien cette formation de compromis ambigu qui lui permet, au fil des questions, de ne pas nier ce qu’il sait être la vérité, tout en éludant ce qui est accablant dans la vérité. Nordahl Lelandais ne dit pas que ce n’est pas sa voiture qu’on voit sur une vidéo et qu’elle n’était pas souillée de sang, mais « qu’il existe beaucoup de voitures identiques, qu’on peut les laver pour les vendre », etc.

 

Le spectre du tueur en série

L’auteur identifié en fuite est un cas rare, mais qui plus que tout autre est porteur d’intérêt : Xavier Dupont de Ligonnès autorise tous les fantasmes, toutes les spéculations, et les psychiatres sont invités, au-delà de la description de sa personnalité, à spéculer sur ce qu’il est devenu à partir de ce que l’on connaît ou croit connaître. La découverte de sa mort n’éteindrait pas tout de suite d’ailleurs les hypothèses ou commentaires sur sa personne ou sur les faits… ou sur son entourage ! Les tueurs en série qui tuent par compulsion et plaisir de type Michel Fourniret sont heureusement rares en France pour des raisons à la fois sociologiques et culturelles (pays petit à l’échelle des territoires des USA ou de la Russie, maillage d’équipement plutôt de bonne qualité et peut-être héritage éducatif moins axé sur l’autonomie et la survie individuelle). Un Thierry Paulin, tueur de vieilles dames n’est pas comparable au tueur en série de cinéma : il ne tue que par facilité parce qu’il a découvert qu’il gagnait peu à chaque fois, mais gagnait en sécurité parce qu’il y a beaucoup de vieilles dames seules dont la mort n’est pas découverte immédiatement.

 

Mais dès qu’un crime sans auteur est connu, surtout si la victime peut inspirer soit une identification immédiate de communauté soit une répulsion ou fascination de minorité, l’ombre d’un tueur en série se profile et nourrit les hypothèses médiatiques et provoque très vite l’appel au psychiatre supposé savoir qui peut agir aussi inhumainement et… aussi efficacement puisqu’il a fait en sorte de ne pas être immédiatement arrêté. On plaque volontiers sur le tueur en fuite ou qui n’a pas avoué une habileté et un machiavélisme pervers qui lui font attribuer d’autres cold cases avec lesquels on a cherché des similitudes. On ne prête qu’aux riches mais c’est la méthode (en plein essor avec les big data et des logiciels de compilation de données de type ANACRIM) qu’avait inaugurée Émile Fourquet à l’initiative du procureur de Dijon, Fonfrede, et permis depuis Belley l’arrestation de Joseph Vacher, tueur itinérant.

 

Il est probable que de nos jours on aurait demandé depuis longtemps à un psychiatre de donner son avis sur tous ces meurtres et de dire si, à ses yeux, ils étaient l’affaire d’un seul homme (malgré les sœurs Papin, on n’aurait pas imaginé que ce fut une femme et même encore maintenant le féminisme militant hésite à revendiquer la parité dans la cohorte des criminel.les (vous aurez reconnu le point médian de rigueur dans l’écriture inclusive). La réalité est que les auteurs de cold cases sont souvent « moins grands que leurs crimes » et beaucoup plus (décevants ?) banals qu’on ne l’imagine, et l’on rappellera la différence pour le psychiatre entre la normalité, aptitude à tenir debout, à être en équilibre entre ses exigences et celles du milieu sans le faire au détriment des autres et la banalité, être inscrit sur les bans communaux, peu différent du reste de la communauté. Nous frissonnons à la perspective que le tueur soit comme tout le monde, notre voisin et avons besoin qu’il soit un monstre ou un être d’exception.

 

L’accusé nie malgré les charges…

L’expertise de celui qui nie les faits peut poser un problème théorique en pré-sentenciel alors que la présomption d’innocence existe jusqu’au jugement et que la question de l’état du mis en examen (qui en général n’est pas encore « l’accusé » comme lorsqu’il est renvoyé devant la juridiction) au moment des faits n’a de sens que si c’est lui qui les a commis et cette objection a été maintes fois soulevée en alléguant que le psy (psychologue ou psychiatre) est plus qu’influencé par la nature de sa mission et les conditions de l’examen : comment ne pas avoir d’idée préconçue quand on examine quelqu’un qui est en détention préventive certes présumé innocent mais quand même prévenu de meurtre ? On ne l’interroge certainement pas, quoi qu’on s’en défende, comme quelqu’un venu consulter pour un congé à la demande de son administration ou un patient qui demande de l’aide, au point qu’on a pu suggérer que l’expert n’ait accès au dossier qu’après un examen « libre » dans un premier temps (ce que certains juges d’instruction ont fait ou font d’ailleurs !). En revanche, ces expertises ne posent que peu de problèmes techniques, même si elles débouchent de fait sur une incertitude avec une réponse conditionnelle du type « si la culpabilité était retenue pour les faits qu’il nie, il ne pourrait invoquer un trouble psychique », etc. La clinique expertale va s’argumenter quand même sur la participation de l’accusé à l’examen, sur ses réponses aux questions, ses mouvements de réaction au dossier, et au-delà sur sa compréhension cognitive de sa situation et des raisons qui le font soupçonner.

 

La « tribune psychiatrique » …

Il est rare que l’accusé d’une affaire « cold case » médiatisée refuse de parler à l’expert, mais ce n’est en général pas un si grave problème que l’on pourrait le croire. Dans les épreuves de concours de psychiatre des hôpitaux, les candidats apprenaient par cœur la question du diagnostic du patient mutique, en fait parfois plus facile que celle du patient parlant. La mimique, l’attitude, la motricité, la persistance d’une relation ou d’une expression émotionnelle permettent le plus souvent d’élaborer une réponse à l’examen en distinguant le mutisme hostile, triste, amer, triomphant, méprisant, enjoué, ludique, méfiant, apathique ou déficitaire… du mélancolique, du maniaque, du paranoïaque, du psychopathe ou du débile. On a plus souvent à faire au contraire à trop d’argumentaires et il est rare que l’auteur examiné ne saisisse pas l’occasion qui lui est offerte d’une expression plus libre que celle encadrée par les questions du juge. Il en profitera souvent pour « prendre à témoin » l’expert, essayer d’en faire son porte-parole ou même de l’acquérir à sa cause, et l’expert devra résister à la critique médiatique commentant ses travaux, bien peu couverts par le secret de l’instruction d’où que vienne la fuite plus ou moins organisée, sans compter les expertises sauvages des collègues qui acceptent complaisamment de donner leur avis dans les colonnes des journaux ou les plateaux télé.

 

Tout élève du secondaire sait que, dans une équation mathématique, une seule erreur de signe rend toute la formule fausse, comme le résultat de son calcul. Dans son processus pour continuer à avoir raison contre la réalité, le pervers a souvent recours à une forme particulière de « délire d’innocence » qui lui permet de disqualifier toute la procédure si une seule erreur y apparaît, même si c’est une broutille sans aucune influence sur le fond : faute de frappe, erreur de date, substitution d’un prénom dans un texte, tout est bon pour « prouver » qu’on ne peut valider sans réserve ce qui accable l’auteur qui nie les faits, puisque au moins une erreur a été relevée de manière, elle, irréfutable. Ce « délire » s’aggrave parfois jusqu’à une position paranoïde qui prête l’intention aux médias ou à la police de sonner l’hallali dans un véritable complot. Certains avocats, entraînés à la technique américaine d’annulation des pièces, n’hésitent pas à répondre à la curiosité ambiguë des médias et du public qui accompagne le match des parties, et à développer des arguments visant à semer le doute avec plus ou moins de mauvaise foi, doute qui doit profiter à l’accusé, même s’il n’est pas raisonnable, pour paraphraser la formule américaine.

 

Hors du cirque médiatique, le psychiatre peut aussi être sollicité ou disponible pour aider ceux qui sont atteints « par ricochet » selon la formule de la réparation du dommage. Ce peut être bien sûr la famille de l’auteur qui ne peut se résoudre à l’abandonner, jusqu’au délire dans la dénégation de ce qui est évident pour les autres. Comme l’auteur, elle va se raccrocher à un principe d’incertitude jusqu’au bout où la confrontation avec la réalité et son acceptation débouchera peut-être sur le désespoir ou le rejet. Dans un premier temps, il n’est pas rare de voir une famille soutenir les allégations d’un proche meurtrier comme les beaux-parents de Jonathan Daval accompagnaient devant les caméras leur gendre éploré au chagrin spectaculaire et dissimulateur de son crime. Des parents incrédules qui résistent aussi à leur mise en cause indirecte d’avoir « réchauffé un serpent en leur sein » peuvent aussi être dans le camp des victimes. L’exposé au grand jour de tous les détails de l’intimité de la victime connue est souvent plus facile pour les médias que celui du ou des présumés auteurs, et peut être blessant jusqu’à une stigmatisation sociale. Il n’est sans doute pas facile d’être partie civile quand votre frère ou votre mère a été tué pendant des ébats sexuels extrêmes et retrouvé moulé dans du latex avec des accessoires…

 

Il n’est de toute façon pas facile de voir étalé sa vie privée dans laquelle on va chercher l’anecdote spectaculaire ou anodine, qu’on va rendre signifiante à force de la répéter jusqu’à même jeter le soupçon sur la victime « qui n’était peut-être pas pour rien dans ce qui lui est arrivé ». Il y a une véritable victimisation secondaire des familles impliquées dans les cold cases. Si, de surcroît, on ne retrouve pas le corps de la personne disparue et en priorité un enfant dont on a aucune raison ou possibilité de croire qu’il continue à vivre autonome, la notion moderne de l’impossibilité de « faire le deuil » est là, lancinante dans toutes les évocations au long cours de l’affaire cold case et l’on va remuer ciel et terre (au moins les terrains familiers de tel ou tel tueur) pour tenter de lever l’insupportable doute des parents qui lui préfèrent une douloureuse certitude. Les rituels de la mort et de la sépulture sont empêchés dans les accidents d’avion et les catastrophes collectives où là encore les psychiatres sont mobilisés avec les cellules d’urgence médico-psychologiques (CUMP) qui accompagnent non seulement les victimes et leur parentèle, mais aussi les « impliqués », terme consacré pour les spectateurs ou personnes concernées par des conséquences du drame avec une gestion qui peut être très extensive des « états de stress post-traumatiques ».

 

Bien entendu, à côté de l’analyse du contexte de développement, du profil, et des perspectives évolutives de l’auteur présumé, la question de la responsabilité de l’auteur identifié, après quelques affaires récentes, est au premier plan du questionnement des psychiatres par la société jusqu’à ce séisme provoqué par une décision de droit récente de la Cour de cassation dans l’affaire Halimi-Traoré où les psychiatres se sont opposés entre ceux, suivis en fin de compte par les juridictions de jugement, qui considéraient que la bouffée délirante de l’auteur justifiait qu’il ne soit pas jugé et que cela était l’application stricte de la loi, et ceux qui considéraient que le meurtrier s’était lui-même placé dans une situation où il était devenu meurtrier en laissant libre cours dans le passage à l’acte à son hostilité antisémite et en facilitant sa perte de contrôle par la prise de haschich dont les effets n’avaient pu le surprendre vu ses habitudes toxicomaniaques. Le débat, comme l’a souligné Jacques Dallest, était déjà présent lors de l’affaire de Joseph Vacher en 1898 et n’est pas près d’être tranché sans séparer artificiellement la clinique et la morale.

 

Beaucoup assimilent l’absence de sanction pénale de l’auteur à une révoltante impunité qui lui permet dans le confort et la bienveillance du soin d’échapper définitivement aux conséquences de ses turpitudes, et de dénoncer les psychiatres laxistes ou aveugles, les juges coupés du peuple, les politiques veules devant leur électorat. L’excitation des cold-burning cases est bien là, à laquelle devrait pour tenter de l’apaiser répondre le psychiatre, reconnaissant humblement sa subjectivité dans une « science humaine » et non exacte en acceptant la critique et le dialogue et en rappelant les critères sur lesquels il fonde son avis, parmi lesquels bien sûr figurent ses valeurs morales incontournables pour l’appréciation du comportement humain. Je conclurai en rappelant avec Nietzsche que lorsque l’on dit « c’est humain… », on parle rarement du meilleur de l’humanité.

Derrière cet article